En cette Journée de la justice pour les détenu-es, force est de constater que le système carcéral du Canada ne protège pas les personnes contre les décès liés à la drogue. Les changements nécessaires sont connus depuis des années, mais les gouvernements n’écoutent toujours pas les conclusions de leurs propres jurys d’enquête.
Malgré des décennies d’efforts pour empêcher les drogues d’entrer dans les prisons au Canada, l’utilisation de drogues demeure une réalité derrière les barreaux. On estime que plus de la moitié des personnes en détention ont un « trouble lié à l’utilisation de substances »; et, selon de récentes enquêtes, jusqu’à une personne sur trois détenue dans les prisons fédérales affirme avoir utilisé des drogues pendant son incarcération. En Ontario, les personnes qui ont été incarcérées ont un risque 45 fois plus élevé de mourir d’une intoxication aux opioïdes – et les communautés noires portent un fardeau disproportionné de ces décès évitables pendant et après l’incarcération.
Même si les risques de surdose ne se limitent pas au milieu carcéral, les établissements correctionnels peuvent jouer un rôle crucial dans la prévention des décès. Pour sauver des vies, il est essentiel que les personnes en détention aient accès à des services de traitement et de réduction des méfaits fondés sur des données probantes, de même qu’à des soins de santé équivalents à ceux offerts dans la communauté. Des jurys d’enquête du coroner en Ontario ont maintes fois recommandé ces réformes, mais les gouvernements continuent largement d’ignorer ces conclusions.
Une récente série de décès liés à la drogue à l’Établissement de Collins Bay, à Kingston, Ontario, donne à réfléchir. Entre 2018 et 2022, cinq personnes en détention dans cet établissement sont décédées de complications directement liées à une intoxication aux opioïdes : Shane Gammie, Christopher Sipes, Qinlong Xue, Quinn Borde et Shimon Abrahams. Ces hommes étaient âgés de 26 à 51 ans au moment de leur décès, et leur mort a finalement été jugée accidentelle.
Une enquête du coroner de l’Ontario a eu lieu en janvier et février 2026 afin de prévenir des décès semblables à l’avenir. Lors de sa participation à l’enquête, le Réseau juridique VIH a soulevé des questions et formulé des recommandations axées sur la réduction des méfaits. L’importance de la réduction des méfaits était d’ailleurs évidente dans les recommandations finales du jury : améliorer l’accès à des traitements de la dépendance fondés sur des données probantes et équivalents aux options offertes dans la communauté; accroître l’accès à la naloxone pour les agent-es correctionnel-les et les personnes détenues; et informer les personnes détenues de leurs droits en vertu de la Loi sur les bons samaritains secourant les victimes de surdose.
Ces recommandations et d’autres visant à remplacer les mesures punitives par des approches holistiques axées sur la santé sont réitérées année après année. Loin d’être nouvelles, elles ne sont simplement pas retenues. Les recommandations d’enquêtes du coroner mettent en relief la nécessité de la réduction des méfaits pour sauver des vies, mais elles ne sont pas exécutoires; leur mise en œuvre dépend entièrement de l’adhésion des gouvernements.
La situation à Collins Bay illustre parfaitement l’incapacité du système carcéral canadien à assurer la sécurité des personnes en détention, en particulier dans le contexte d’un approvisionnement en drogues toxiques. Devant l’augmentation des décès liés à l’utilisation de drogues toxiques en prison, il est absolument indispensable de mettre en place des politiques de réduction des méfaits complètes, axées sur la prévention plutôt que sur le châtiment. Malgré des mesures efficaces connues, les vies des personnes incarcérées sont négligées au Canada, en raison de l’inaction du gouvernement.
Les enquêtes du coroner demeurent l’un des rares processus publics capables de révéler les défaillances systémiques dans les prisons, d’établir des mesures pour prévenir les décès et d’exiger des comptes de la part des systèmes carcéraux. La récente proposition du gouvernement de l’Ontario visant à modifier la Loi sur les coroners affaiblirait considérablement ce processus crucial et ne ferait qu’aggraver la situation. En remplaçant les enquêtes obligatoires sur les décès non naturels survenus dans les prisons provinciales et fédérales par des examens annuels dirigés par les coroners, le gouvernement risque d’affaiblir l’un des seuls mécanismes qui font connaître au public ces décès évitables – ainsi que les réformes nécessaires pour y mettre fin.
L’Ontario considère ces changements comme une mesure d’efficacité. Or, si l’objectif est d’éliminer les enquêtes inutiles, la solution devrait être de prévenir les décès évitables – et non de réduire le nombre d’enquêtes. La mise en œuvre des recommandations de l’enquête de Collins Bay et des nombreuses autres qui l’ont précédée permettrait de sauver des vies tout en réduisant la nécessité de futures enquêtes. La véritable efficacité passe par la prévention des décès plutôt que par la modification de nos méthodes d’enquête après coup.
Le Canada poursuit sa « guerre contre les drogues » derrière les barreaux, en préférant les politiques punitives aux mesures salvatrices. Grâce aux recommandations des jurys d’enquête, les gouvernements savent ce qu’il faut faire pour changer les choses. Tant qu’ils n’agiront pas, les peines de prison demeureront, dans bien des cas, des sentences de mort.
Anne-Rachelle Boulanger et Holly Kohler – Réseau juridique VIH